Pascal Grellety-Bosviel

Texte : Carol Galand, photos : Arnaud Legrand.

Pascal Grellety-Bosviel par Arnaud Legrand
Copyright Arnaud Legrand 2013
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Pascal Grellety-Bosviel par Arnaud Legrand

Une vie de bistouri et d'aquarelle

Plus de 45 ans dans l’humanitaire, ça laisse quelques traces : des images plein la tête, des leçons de vie, une philosophie collée au terrain, des anecdotes dans toutes les langues, des rencontres qui pétillent… Et un homme heureux dans son présent.

Pénétrer dans l’appartement de Pascal Grellety-Bosviel, c’est accepter une invitation au voyage, et quel voyage : celui qui vous transporte à la fois dans le temps et dans l’espace, aux quatre coins d’un monde d’hier et d’aujourd’hui, mais aussi dans l’art d’ici et d’ailleurs, au gré des œuvres signées de son nom et des objets ramenés de ses périples.

Soigner et consigner.

Il y a, en vrac, des chaises de bistrot déguisées en animaux, des peintures sur soie vieillies par le temps, des oiseaux et des coqs qui chantent sur votre passage, des portraits aux yeux dorés qui vous suivent du regard, des photophores sculptés, façonnés, diffusant une lumière douce et apaisante. Et surtout, débordant des étagères, il y a quelques 70 carnets de voyage, témoins des 45 ans d’engagement de Pascal Grellety-Bosviel en temps que médecin humanitaire. « Ca a commencé avant, signale-t-il d’ailleurs en souriant. Le premier date de 1956, lorsque je suis parti aux États-Unis pour ma dernière année d’études de médecine ». Dès lors, celui qui n’a jamais voulu faire le choix entre l’art et la pratique médicale ne s’arrête plus, et de voyager pour soigner, et de consigner ses réflexions et ses dessins dans des carnets qui le suivent partout. Inde, Yémen, Tchad, Biafra, Malaisie, Algérie, Tunisie, Pakistan, Liban, Zaïre, Vietnam, Bangladesh… Où que se pose notre doigt sur le globe terrestre, Pascal Grellety-Bosviel y a posé les pieds, où que nos questions le mènent, il a une anecdote à partager.

Vivre pour le terrain.

Il faut dire qu’il a roulé sa bosse au-delà de l’imaginable. Après ses premières missions médicales à l’étranger, entre 1962 et 1968, il devient médecin expert de l’Union Internationale contre la Tuberculose et l’OMS de 1966 à 1970. Et une fois pris dans l’engrenage, on ne l’arrête plus : co-fondateur de Médecins sans Frontières (MSF) en 1971, médecin coordinateur du CICR de 1971 à 1981, directeur national des opérations de secours et d’Urgences Internationales de la Croix Rouge Française, conseiller médical, chargé de mission pour Médecins du Monde, Aide Médicale Internationale, Action Internationale contre la Faim… Pascal Grellety-Bosviel ne vit que pour le terrain : « j’ai toujours voulu être témoin, explique-t-il. Je crois que c’est ma destinée, celle qui me guide depuis la naissance, et dont je ne peux dévier si je veux rester heureux ». Témoin, oui, mais témoin actif : « savoir dire non est très important aussi, confirme-t-il. J’emporte avec moi ma philosophie de la vie, et je ne la trahirai pour rien au monde ».

Enrichir sa vision du monde.

Sa philosophie de la vie ? Rester un médecin de terrain quelles que soient les circonstances, parler, échanger, faire preuve d’altérité : « la magie de mon métier, c’est d’aller à la rencontre de l’autre, de découvrir de nouvelles cultures, notamment médicinales, et de s’en imprégner pour enrichir sa vision du monde, s’enthousiasme-t-il. Lorsque j’étais en poste en Thaïlande, j’ai rencontré 3 acupuncteurs dans un bateau en provenance de Hanoï : nous avons fait connaissance, nous avons échangé nos savoirs, et j’ai appris quelques techniques de base que j’ai pu réutiliser par la suite ». Et d’ajouter : « de mes échanges avec les Papous, j’ai retiré certains savoirs concernant le pouvoir des plantes, et de mes discussions avec des confrères en Chine, j’ai acquis quelques notions de médecine traditionnelle chinoise. L’homéopathie a aussi fait son chemin jusqu’à moi. Si bien que dans les bâtiments hospitaliers où je suis passé, j’ai toujours laissé le choix aux patients, lorsque c’était possible, entre la médecine traditionnelle et la médecine occidentale : cela a permis de réduire de moitié les dépenses de MSF à une certaine époque ».

Regarder autour de soi.

Outre les économies générées, l’approche de celui que les enfants du monde appellent Babou Pascal a su montrer son efficacité : « en tant que médecin, nous avons bien plus d’outils que les seuls médicaments, explique-t-il. Savoir regarder autour de soi est primordial : je m’en suis rendu compte au Biafra, alors que les enfants perfusés mourraient à une cadence infernale. L’une des infirmières avait des copains musiciens, je lui ai proposé de les faire venir dans ce mouroir pour y redonner un peu de gaieté, et, comme par magie, le taux de mortalité a chuté. J’ai aussi appris à faire des mobiles pour égayer un peu le champ de vision des malades cloués à leur lit d’hôpital, j’ai apporté des petits animaux aux enfants et j’ai vu un peu de lumière naître dans leur regard… Soigner, c’est avoir une approche globale de l’autre ».

Prendre le temps.

Evidemment, on meurt d’envie de savoir quel est le regard de ce spécialiste sur le mode de fonctionnement actuel des ONG et sur leur évolution ces 50 dernières années : « Je dirais qu’avant, nous avions davantage de temps, on n’avait pas d’ordinateur, pas de fiches détaillées à remplir le soir après la journée de travail... Et cela changeait tout : par exemple, quand j’arrivais dans une zone, je me renseignais sur l’identité du sorcier, ou de celui qui accueillait les malades en temps habituel, j’allais le voir, nous discutions, et il comprenait ainsi que je n’étais pas là pour l’empêcher de faire son métier, ni pour dévaloriser son savoir, mais pour faire équipe avec lui. Je pouvais lui dire : moi je t’envoie ceux qui ont une entorse, et toi tu m’amènes ceux qui crachent du sang ». Et de poursuivre : « aujourd’hui, les donateurs demandent des résultats chiffrés, je ne suis pas dans le jugement, mais le temps qu’on passe à faire des petits camemberts sur excel, on ne le passe pas à échanger avec l’autre. Aujourd’hui, le siège est loin du terrain, et le terrain est loin des réalités, les humanitaires sont devenus des techniciens. Certes, en situation d’urgence, ce n’est pas pénalisant parce qu’on est là pour réagir vite. Et les nouvelles technologies apportent d’immenses progrès dans nos actions. Mais pour la post-urgence et le développement, la connaissance de l’Histoire et des traditions, la dimension anthropologique et ethnologique sont essentielles ». Voilà sans doute la raison pour laquelle Babou Pascal ne rangera pas ses valises ni ses pinceaux de sitôt…

Parcours de Pascal Grellety-Bosviel

1957 : diplômé de médecine à Yale University

1962 : mission médico-sociale au Kérala (Inde)

1964-1968 : médecin délégué du CICR

1966 : médecin expert du Bureau International du Travail (BIT)1968 : chef de la mission française au Biafra (détaché par l’UICT)

1966-1970 : médecin expert de l’Union Internationale contre la Tuberculose et l’OMS (Tunisie, Inde, Algérie, Malaisie, Danemark)

1971 : co-fondateur de Médecins sans Frontières

1971-1981 : médecin coordinateur du CICR (Bangladesh, Inde, Vietnam, Laos, Kampuchéa, Chypre, Angola, Zaïre, Liban, Comores, Timor, Pakistan)

1982-1987 : directeur national des opérations de secours et d’urgences internationales de la Croix Rouge Française (Pologne, Mexique, Cameroun, Mauritanie, Mali, Sénégal, Tchad, Burkina-Faso, Togo, Bénin, Madagascar, Vietnam)

1987-1995 : Conseiller médical pour l’Urgence et le Développement à la Croix-Rouge Française (Arménie, Roumanie, Guyane, Sénégal, Congo, Cambodge, Laos

1992-1998 : chargé de mission pour Médecins du Monde et Action Internationale contre la Faim

1999-2003 : chargé de mission pour Médecins du Monde et la Croix-Rouge Française

2004-2008 : chargé de mission pour Médecins sans Frontières Suisse, Aide Médicale International et l’Institut Géographique

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